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Pourquoi vous voit-on chaque soir, Olivian, vous rendre žĄłžĘÖžė§ŪĒľ √† la Com√©die? Vos amis n'ont-ils pas plus d'esprit que Pantalon, Scaramouche ou Pasquarello? et ne serait-il pas plus aimable de souper avec eux? Mais vous pourriez faire mieux. Si le th√©√Ętre est la ressource des causeurs dont l'ami est muet ou la ma√ģtresse insipide, la conversation, m√™me exquise, est le plaisir des hommes sans imagination. Ce qu'on n'a pas besoin de montrer aux chandelles √† l'homme d'esprit, parce qu'il le voit en causant, on perd son temps √† essayer de vous le dire, Olivian. La voix de l'imagination et de l'√Ęme est la seule qui fasse retentir heureusement l'imagination et l'√Ęme tout enti√®re, et un peu du temps que vous avez tu√© √† plaire, si vous l'aviez fait vivre, si vous l'aviez nourri d'une lecture ou d'une songerie, au coin de votre feu l'hiver ou l'√©t√© dans votre parc, vous garderiez le riche souvenir d'heures plus profondes et plus pleines. Ayez le courage de prendre la pioche et le r√Ęteau. Un jour, vous aurez plaisir √† sentir un parfum doux s'√©lever de votre m√©moire, comme d'une brouette jardini√®re remplie jusqu'aux bords.

Pourquoi voyagez-vous si souvent? Les carrosses de voiture vous emm√®nent bien lentement o√Ļ votre r√™ve vous conduirait si vite. Pour √™tre au bord de la mer, vous n'avez qu'√† fermer les yeux. Laissez ceux qui n'ont que les yeux du corps d√©placer toute leur suite et s'installer avec elle √† Pouzzoles ou √† Naples. Vous voulez, dites-vous, y terminer un livre? O√Ļ travaillerez-vous mieux qu'√† la ville? Entre ses murs, vous pouvez faire passer les plus vastes d√©cors qu'il vous plaira; vous y √©viterez plus facilement qu'√† Pouzzoles les d√©jeuners de la princesse de Bergame et vous serez moins souvent tent√© de vous promener sans rien faire. Pourquoi surtout vous acharner √† vouloir jouir du pr√©sent, pleurer de n'y pas r√©ussir? Homme d'imagination, vous ne pouvez jouir que par le regret ou dans l'attente, c'est-√†-dire du pass√© ou de l'avenir.

Voil√† pourquoi, Olivian, vous √™tes m√©content de votre ma√ģtresse, de vos vill√©giatures et de vous-m√™me. La raison de ces maux, vous l'avez peut-√™tre d√©j√† remarqu√©e; mais alors pourquoi vous y complaire au lieu de chercher √† les gu√©rir? C'est que vous √™tes bien mis√©rable, Olivian. Vous n'√©tiez pas encore un homme, et d√©j√† vous √™tes un homme de lettres.
PERSONNAGES DE LA COM√ČDIE MONDAINE
De m√™me que dans les com√©dies Scaramouche est toujours vantard et Arlequin toujours balourd, que la conduite de Pasquino n'est qu'intrigue, celle de Pantalon qu'avarice et que cr√©dulit√©; de m√™me la soci√©t√© a d√©cr√©t√© que Guido est spirituel mais perfide, et n'h√©siterait pas pour faire un bon mot √† sacrifier un ami; que Girolamo capitalise, sous les dehors d'une rude franchise, des tr√©sors de sensibilit√©; que Castruccio, dont on peut fl√©trir les vices, est l'ami le plus s√Ľr et le fils le plus d√©licat; qu'Iago, malgr√© dix beaux livres, n'est qu'un amateur, tandis que quelques mauvais articles de journaux ont aussit√īt sacr√© Ercole un √©crivain; que C√©sare doit tenir √† la police, √™tre reporter ou espion. Cardenio est snob et Pippo n'est qu'un faux bonhomme, malgr√© ses protestations d'amiti√©. Quant √† Fortunata, c'est chose √† jamais convenue, elle est bonne. La rondeur de son embonpoint garantit assez la bienveillance de son caract√®re: comment une si grosse dame serait-elle une m√©chante personne?

Chacun d'ailleurs, d√©j√† tr√®s diff√©rent par nature du caract√®re que la soci√©t√© a √©t√© chercher dans le magasin g√©n√©ral de ses costumes et caract√®res, et lui a pr√™t√© une fois pour toutes, s'en √©carte d'autant plus que la conception a priori de ses qualit√©s, en lui ouvrant un large cr√©dit de d√©fauts inverses, cr√©e √† son profit une sorte d'impunit√©. Son personnage immuable d'ami sur en g√©n√©ral permet √† Castruccio de trahir chacun de ses amis en particulier. L'ami seul en souffre: ¬ęQuel sc√©l√©rat devait-il √™tre pour √™tre l√Ęch√© par Castruccio, cet ami si fid√®le!¬Ľ Fortunata peut r√©pandre √† longs flots les m√©disances. Qui serait assez fou pour en chercher la source jusque sous les plis de son corsage, dont l'ampleur vague sert √† tout dissimuler. Girolamo peut pratiquer sans crainte la flatterie √† qui sa franchise habituelle donne un impr√©vu plus charmant. Il peut pousser avec un ami sa rudesse jusqu'√† la f√©rocit√©, puisqu'il est entendu que c'est dans son int√©r√™t qu'il le brutalise. Cesare me demande des nouvelles de ma sant√©, c'est, pour en faire un rapport au doge. Il ne m'en a pas demand√©: comme il sait cacher son jeu! Guido m'aborde, il me complimente sur ma bonne mine. ¬ęPersonne n'est aussi spirituel que lui, mais il est vraiment trop m√©chant,¬Ľ s'√©crient en chŇďur les personnes pr√©sentes. Cette divergence entre le caract√®re v√©ritable de Castruccio, de Guido, de Cardenio, d'Ercole, de Pippo, de Cesare et de Fortunata et le type qu'ils incarnent irr√©vocablement aux yeux sagaces de la soci√©t√©, est sans danger pour eux, puisque cette divergence, la soci√©t√© ne veut pas la voir. Mais elle n'est pas sans terme. Quoi que fasse Girolamo c'est un bourru bienfaisant. Quoi que dise Fortunata, elle est bonne. La persistance absurde, √©crasante, immuable du type dont ils peuvent s'√©carter sans cesse sans en d√©ranger la sereine fixit√© s'impose √† la longue avec une force attractive croissante √† ces personnes d'une originalit√© faible, et d'une conduite peu coh√©rente que finit par fasciner ce point de mire seul identique au milieu de leurs universelles variations. Girolamo, en disant √† un ami ¬ęses v√©rit√©s¬Ľ, lui sait gr√© de lui servir ainsi de comparse et de lui permettre de jouer, en le ¬ęgourmandant pour son bien¬Ľ, un r√īle honorable, presque √©clatant, et maintenant bien pr√®s d'√™tre sinc√®re. Il m√™le √† la violence de ses diatribes une piti√© indulgente bien naturelle envers un inf√©rieur qui fait ressortir sa gloire; il √©prouve pour lui une reconnaissance v√©ritable, et finalement la cordialit√© que le monde lui a si longtemps pr√™t√©e qu'il a fini par la garder. Fortunata, que son embonpoint croissant, sans fl√©trir son esprit ni alt√©rer sa beaut√©, d√©sint√©resse pourtant un peu plus des autres en √©tendant la sph√®re de sa propre personnalit√©, sent s'adoucir on elle l'acrimonie qui seule l'emp√™chait de remplir dignement les fonctions v√©n√©rables et charmantes que le monde lui avait d√©l√©gu√©es. L'esprit des mots ¬ębienveillance¬Ľ, ¬ębont√©¬Ľ, ¬ęrondeur¬Ľ, sans cesse prononc√©s devant elle, derri√®re elle, a lentement imbib√© ses paroles, habituellement √©logieuses maintenant et auxquelles sa vaste tournure conf√®re comme une plus flatteuse autorit√©. Elle a le sentiment vague et profond d'exercer une magistrature consid√©rable et pacifique. Parfois elle semble d√©border sa propre individualit√© et appara√ģt alors comme rassembl√©e pl√©ni√®re, houleuse et pourtant molle, des juges bienveillants qu'elle pr√©side et dont l'assentiment l'agite au loin... Et quand, dans les soir√©es o√Ļ l'on cause, chacun, sans s'embarrasser des contradictions de la conduite de ces personnages, sans remarquer leur lente adaptation au type impos√©, range avec ordre leurs actions dans le tiroir bien √† sa place et soigneusement d√©fini de leur caract√®re id√©al, chacun sent avec une satisfaction √©mue qu'incontestablement le niveau de la conversation s'√©l√®ve. Certes, on interrompt bient√īt ce travail pour ne pas appesantir jusqu'au sommeil des t√™tes peu habitu√©es √† l'abstraction (on est homme du monde). Alors, apr√®s avoir fl√©tri le snobisme de l'un, la malveillance de l'autre, le libertinage ou la duret√© d'un troisi√®me, on se s√©pare, et chacun, certain d'avoir pay√© largement son tribut √† la bienveillance, √† la pudeur, et √† la charit√©, va se livrer sans remords, dans la paix d'une conscience qui vient de donner ses preuves, aux vices √©l√©gants qu'il cumule.

Ces r√©flexions, inspir√©es par la soci√©t√© de Bergame, appliqu√©es √† une autre, perdraient leur part de v√©rit√©. Quand Arlequin quitta la sc√®ne bergamasque pour la fran√ßaise, de balourd il devint bel esprit. C'est ainsi que dans certaines soci√©t√©s Liduvina passe pour une femme sup√©rieure et Girolamo pour un homme d'esprit. Il faut ajouter aussi que parfois un homme se pr√©sente pour qui la soci√©t√© ne poss√®de pas de caract√®re tout fait ou au moins de caract√®re disponible, un autre tenant l'emploi. Elle lui en donne d'abord qui ne lui vont pas. Si c'est vraiment un homme original et qu'aucun ne soit √† sa taille, incapable de se r√©signer √† essayer de le comprendre et faute de caract√®re √† sa mesure, elle l'exclut; √† moins qu'il puisse jouer avec gr√Ęce les jeunes premiers, dont on manque toujours.